Sushi et Tai chi

 

Jiro rêve de sushi

L’idée d’écrire sur le sujet du perfectionnisme m'est venu à l'esprit lorsque j'ai regardé un film sur un chef-cuisinier de sushi japonais. Voici un extrait d’un compte-rendu d’un spectateur du film qui le résume:

C'est l'histoire d'un vieux japonais tout chauve qui fait des massages de 45min aux pieuvres et qui, la nuit, rêve de sushi. [...] Davantage qu'un reportage sur le poisson cru, c'est une plongée au cœur du Japon et de sa culture. Le documentaire décrit l'incroyable "sacrifice" (mais le jugement porté est occidental) d'une vie que Jiro a dédié à son art. Depuis 50 ans, 364 jours par an il part de chez lui à 5H00 pour n'y revenir qu'à 22H00. [...] « Jiro dreams of sushi » décrit une vision très japonaise de vivre son métier. Un amour du travail qui remplit une vie tout entière mais aussi la recherche de l'excellence via la répétition infinie des gestes ou l'apprentissage par la souffrance comme en témoigne l'incroyable anecdote de l'apprenti qui, pendant 4 mois, s'est fait refuser les 200 premiers œufs de ses omelettes. On apprend que le soucis du détail va jusqu'à poser le sushi dans le sens de la latéralité du client et même de créer des sushis de différentes tailles en fonction de la corpulence des invités afin de ne pas briser le rythme du repas.

J’étais fasciné par la façon de vivre de Jiro et je voyais des ressemblances avec la pratique de tai chi chuan. Des similitudes dans le degré d'attention que l'on accorde aux détails et à l’ordre des choses, le rythme, l’adaptation aux autres et dans le fait que plus on pratique, plus la subtilité augmente. Perfectionnisme et philosophie Mais ce que fait Jiro et ce que nous faisons, n'est-ce pas une forme extrême de perfectionnisme? Et cette recherche de l’excellence n'est-ce pas la cause des burn-outs dont souffrent même beaucoup de jeunes aujourd'hui?

Ma première réponse a été qu'il devrait y avoir deux formes de perfectionnisme, celle de Jiro et celle des occidentaux. J’avais juste cette vague notion et j’avais envie de réfléchir sur le sujet. Hélas, après multiples tentatives de mettre quelque chose sur papier, mon exercice de philo s’est fini en cul-de-sac. Se calmer et se vider des idées J'ai décidé que je ferais mieux de commencer à faire du tai-chi. En faisant la forme j'ai réalisé que je forçais presque constamment le mouvement; que je pensais et suivais mes pensées avec une action volontaire. J’avais une idée de ce qu’il devrait se produire, dans ce cas spécifique: « dans le temps yang mon corps, en allant vers le vide, se déroule intérieurement du bas vers le haut entre ses appuies sur le sol et le partenaire et que ‘le bas commence et le haut résiste’ et que ‘le haut’ peut suivre quand le partenaire virtuel est parti ». Surtout là ou le mouvement broutait, je le forçais, l’exécutait, contrôlais, et le mouvement devenait une sorte de travail mécanique avec cette attitude scolaire de devoir ´bien faire’, de réussite. Quand j'ai arrêté de forcer, j’étais là comme observatrice et le mouvement s'est fait tout seul!

Et c'est alors que j'ai compris la différence entre le mode de vie de Jiro, y compris son effort pour faire de meilleurs sushis chaque jour, et un perfectionnisme qui nous rend malade ou au moins « hors de nous-mêmes ». Jiro n’est pas à la recherche de l’excellence de / pour lui-même, donc de bien faire mais il cherche à améliorer ses sushis. Alors il s’agit des sushis! Tant que nous laissons notre moi interférer pendant que nous agissons, nous poursuivons quelque chose en dehors de nous-mêmes. Ensuite, nous voulons obtenir un résultat, formons des images et nous forçons les choses pour qu’ils ressemblent aux images. Mais ça va pas... On écoute plus les sushis! Cette façon d’agir conduit à l'épuisement. Si nous parvenons à nous mettre de côté et à ne faire que du tai-chi ou, si on enseigne, que de l’enseignement ou si vous préférez de faire des sushis, et que nous continuons à le faire tous les jours, alors cela devient plus grand que nous et un plaisir à « faire ».